Lila. Lila. Est-ce que, en termes modernes, tu crois que le narrateur de la Recherche n’est pas neurotypique ? Je sais pas, c’est peut-être juste sa personnalité, mais je trouve qu’il agit de façon très spéciale (et cette question est beaucoup trop spécifique jfjfkfl)

girafeduvexin:

probablementundinosaure:

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girafeduvexin:

C’est une excellente question, au contraire !! On en parlait avec @theysbian une fois, sauf qu’on pensait plutôt à Proust lui-même. On se demandait s’il n’était pas autiste – et dans ce cas le narrateur, tant inspiré de lui, pourrait aussi l’être.

Proust parle beaucoup de “névropathes” : Charlus, Bloch, le narrateur et peut-être Swann en sont. Dans la mesure où ces 4 persos sont ceux ressemblant le plus à Proust, on peut supposer que Proust se considérait lui-même névropathe.

Être névropathe semble être une sorte d’hypersensibilité, aussi bien physique que psychologique (psychosomatique pourrait-on dire).

Au delà de ça, on pourrait certainement voir le narrateur comme dépressif, Charlus comme bipolaire ou dépressif (selon moi ofc) etc. Les personnages de Proust, pas que le narrateur, sont trèèès loins d’être neurotypiques.

J’ai pensé la même chose en lisant la Recherche (sur l’autisme). Le narrateur :

– est effectivement hypersensible aussi bien émotionnellement que sensoriellement (et a ce qui correspondrait sans doute à des crises d’angoisse de nos jours – soit dit en passant, un des nombreux aspects fascinants de la Recherche est l’aperçu des connaissances médicales de l’époque, avec la prescription d’alcool comme anxiolytique par exemple)

– est extrêmement perturbé par des changements même minimes dans ses habitudes (et j’ai l’impression que Proust donne à l’habitude une place qui pour la plupart des gens serait disproportionnée, vraisemblablement à partir de sa propre expérience)

– a du mal à interpréter/interprète souvent de façon incorrecte les intentions des autres (et d’après les quelques autres œuvres de Proust que j’ai lues, il est de façon générale très pessimiste sur la capacité des individus à communiquer entre eux et à se comprendre)

– a peu d’amis de son âge au cours de sa vie (trois ou quatre en une cinquantaine d’années) et passe clairement plus de temps à observer les gens qu’à interagir avec eux

– répète des mots ou fragments de phrase à voix haute lorsqu’il éprouve une émotion intense (mais d’autres personnages le font, par exemple Bergotte juste avant de mourir avec le “petit pan de mur jaune”)

– a des phases d’intérêt très intense pour des choses ou des personnes (en ce qui concerne les personnes, il y aurait tout un débat à avoir sur ce qui est ou n’est pas de l’amour dans la Recherche, mais en tout cas il a là aussi des réactions assez inattendues) et se plonge souvent dans la lecture ou la contemplation au point d’oublier ce qui l’entoure.

(Et, en ce qui concerne Proust, si on considère que Bloch représente une autre “facette” de lui-même, il y a chez lui des marques de problèmes de compréhension sociale encore plus accusées, plus sa façon de parler très artificielle et ampoulée.)

Tout ça ne veut peut-être pas dire grand-chose ou alors pas dans ce sens, et il y a forcément une bonne part de projection dans la lecture que j’en fais, mais je pense que ce n’est pas non plus improbable, et je suis content de ne pas être le seul à m’être posé la question !

^^^^ tout à fait, juste pour Bloch, ce que je trouve intéressant, c’est qu’on ne sait pas si ses problèmes de compréhension sociale sont liés à sa personnalité/qu’il soit inspiré de Proust/qu’il soit autiste, ou tout simplement par sa judéité, qui de fait l’exclut socialement et il ne comprend souvent pas la société qui l’entoure, parce que c’est un monde très catholique et antisémite, totalement éloigné du sien, auquel il essaie désespérément lui rassembler sans le saisir.

Et quand je dis ça, je ne pense pas que ce soit incompatible avec une lecture neurotypique ou autiste, au contraire, je pense que ça se complète ! Les personnages de Proust sont l’incarnation du mal être en société.

Aussi, par rapport à Bergotte – c’est très proustien de donner à ses personnages des traits, qui sont pour lui habituels, alors que pour beaucoup pas du tout ahah. Ça ne m’étonnerait pas de lui !

Oui, et il me semble que c’est surtout dans ce sens que l’interprète le narrateur (Bloch est forcé de tenter de “compenser” sa judéité – je réalise du coup qu’il est aussi une sorte de négatif de Swann, ou même une contre-expérience – impossible d’échapper à l’antisémitisme quelle que soient les qualités personnelles et la maîtrise des codes…), et on peut superposer tellement de grilles de lecture…

Proust is 15 different analysis hidden in a trenchcoat 😆

Bloch est toooootalement un double négatif de Swann – d’ailleurs sa rencontre avec ce dernier est plus ou moins au milieu de l’oeuvre, dans Sodome et Gomorrhe, en plein milieu de l’affaire Dreyfus. J’aimerais vraiment explorer leur relation (dans une fic lmfao) parce que Swann est ce que Bloch voudrait être – un juif “assimilé” ayant oublié sa judéité, et ils se rencontrent et s’entendent justement quand Swann commence à se redéfinir juif et que Bloch monte vers le succès et donc, vers l’assimilation. La construction est 👌.

Et honnêtement, c’est pas du tout incompatible avec une lecture neuroatypique – Proust mélange tout ça. Ce qui l’intéresse, c’est l’autre, l’intru dans une société.