Scène 3.
CASSANDRE, MEDUSE, IRIS
(Iris entre en volant par
le balcon. Elle veut parler mais Méduse est plus rapide, l’ignore et
regarde Cassandre.)MEDUSE
J’aimerais tant être,
comme tous ces mortels,Insensible à toutes tes
prédictions cruelles.Mais je suis mortelle
moi-même, et je les voisCeux qui viennent du
destin appliquer la loi.Et voici que maintenant
Iris aux pieds promptsVole nous en apporter la
confirmation.Hélas !
(Iris s’approche tandis
que Méduse semble de nouveau incapable d’écouter.)IRIS
Le roi Zeus m’envoie, mais
je suis inutileA ce que je vois, car
celle qui voit le filDu Destin a trouvé une
oreille attentive.Battue par Cassandre !
Sensation maladive !CASSANDRE
Iris, je vivrais avec un
plaisir non feintSans le don qu’Apollon m’a
fiché dans le sein.Dans mes souvenirs, je
meurs mille fois par heure,Dans l’avenir, mille fois
et sous vos clameurs.N’eût-été Méduse, je
me suiciderais ;Mais pour elle,
j’affronterai le sort le plus laid.IRIS
Je constate effectivement
qu’elle ne vit plusEt j’observe aussi que tes
larmes tombent drues.(Cassandre essaie de
répondre mais elle en est incapable. Cela tire Méduse de son
absence.)MEDUSE
Iris, cruelle ! Tu
n’es qu’une messagère,Cesse d’observer, parle,
et retourne dans les airs.Cassandre ne mérite point
tant de souffrancesCar il y en a bien
d’autres ailleurs qui la lancent.Explique ta venue.
IRIS
Vous vous savez perdues.
Sachez pourtant qu’elle
veut vous rendre visiteAthéna, elle qui a puni
ce que vous fîtes.(Cassandre redevient
normale et blêmit avec Méduse.)MEDUSE
Athéna ! Elle qui
m’a accusée dans son templeD’avoir subi Poséidon et
sa main ample !CASSANDRE
Athéna ! Tu te
trompes, elle ne m’a point punie,Mais au moment le plus
funeste elle m’a failli !MEDUSE
Je la crains, la hais, ne
veux plus la voir jamais.CASSANDRE
Je l’adulais. Je ne veux
plus la voir jamais.IRIS
Elle viendra, sottes !
Mais avec mes ailesJe vais plus vite que son
chariot si peu frêle.Vous qui allez subir la
colère des preux,Ecoutez ce qu’elle a à
vous dire. Adieu.(Elle sort.)
Scène 4
CASSANDRE, MEDUSE
MEDUSE
Hélas, ma Cassandre !
Elle vient pour nous prendre !Elle veut devancer les
autres ! Nous réduire en cendre !CASSANDRE
Je me demande bien de quel
tort on nous blâme.Plus j’y pense, plus la
sentence est infâme.MEDUSE
Nous sommes nées femmes,
nous sommes nées belles.Ne cherche pas plus loin
la source de ce fiel.Aussi nées mortelles,
nées perçues comme cruelles,Nous devons vivre cette
vie accidentelle.Les Dieux, tour à tour,
nous convoitent, nous trahissent,Nous sommes des jouets qui
entre leurs mains crissent.CASSANDRE
Que j’envie la force de la
ColchidienneQui d’un simple geste a
fait la vengeance sienne !Je me sens si faible, si
fort infortunéeQue j’étouffe mes cris
même au ciel étoilé !MEDUSE
Médée avait du moins des
Dieux le soutien.Elle n’avait plus sa place
parmi les humainsMais, monstre, on lui a
reconnu la folie folleDe Jason, monstre, et
ainsi a-t-elle pu prendre son envol.Mais il n’est point de
char appareillé pour nous ;Tout au plus serons-nous
jetées dans un égout.CASSANDRE
Que sommes-nous, ma
lumière ?MEDUSE
C’est toi l’oracle.
CASSANDRE
Tu sais qu’oracle ne
signifie pas miracle.J’ai parlé au présent,
aussi bien suis-je sans yeux.Je ne sens que notre
absence de rire et de feu.J’ai peur.
MEDUSE
De ta peur je ne peux
blâmer l’ardeur.Je la conçois sans peine
et blâme ma faiblesseCar avant je tuais des
Héros la hardiesse.CASSANDRE
Que sommes-nous, ma
lumière ?MEDUSE
Nous ne sommes plus rien,
rien que ce monde ne respecte.L’air que nous exhalons
est devenu infect.Même au fond des Enfers,
nous serons condamnéesA porter nos noms maudits
pour l’éternité.Notre erreur est d’avoir
été trop innocentesD’avoir eu l’esprit clair
comme une étoile filante.L’hubris des hommes nous a
collé à la peauNous en voilà marquées
comme d’un sale sceau.Nous ne sommes plus des
femmes, ni même des êtresNous sommes des corps
condamnés à être spectres.CASSANDRE
Nous vivons sans connaître
la vie ni la mort !Nous qui n’avons jamais
commis le moindre tort !La folie humaine et divine
me dépasseEt pourtant c’est de nous qu’en est tirée la face !
Mais voilà la sagesse qui
vient sans s’empresserParmi les flammes et les
volutes de fumées !MEDUSE
Horreur !