Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls:
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,
habille-toi d’une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
tu ne ferais plus d’ombre sur tes pas.

Philippe Jaccottet in À la lumière d’hiver (via freevagina)

Écris vite ce livre, achève vite aujourd’hui ce poème
avant que le doute de toi ne te rattrape, 
la nuée des questions qui t’égare et te fait broncher, 
ou pire que cela…
Cours au bout de la ligne, 
comble ta page avant que ne fasse trembler
tes mains la peur – de t’égarer, d’avoir mal, d’avoir peu, avant que l’air ne cède à quoi tu es adossé
pour quelque temps encore, le beau mur bleu.
Parfois déjà la cloche se dérègle dans le beffroi d’os
et boite à en fendre les murs. 

Écris, non pas “à l’ange de l’Église de Laodicée”, 
mais sans savoir à qui, dans l’air, avec des signes
hésitants, inquiets, de chauve-souris,
vite, franchis encore cette distance avec ta main,
relie, tisse en hâte, encore, habille-nous,
bêtes frileuses, taupes maladroites,
couvre-nous d’un dernier pan doré de jour
comme le soleil fait aux peupliers et aux montagnes.

Philippe Jaccottet, “Autres chants”, in À la lumière d’hiver  (via une-tres-lente-neige-de-cristal)

Il est venu pour moi un moment où, ne pouvant plus prononcer une seule parole claire, je n’ai pu davantage me résoudre au silence, qui s’établira toujours assez tôt. Il est difficile d’accepter ce qui bafoue la clarté, quand celle-ci a été si vive, si transparente.

Philippe Jaccottet, L’Obscurité

Quant à nous, maintenant, si fiers de notre pouvoir sur l’apparence, si nous redécouvrons le vide, quel pouvoir aurons-nous sur lui ? (…) Toutes les images enfuies, ce n’est même plus la nuit que nous affrontons, même plus cette obscurité vague dans laquelle je me trouve, même plus cette poussière sur un verrou de bronze, dans les profondeurs, même plus les profondeurs, même pas l’ombre, même plus un chaud trou dans la terre.

Philippe Jaccottet, L’Obscurité

Certains mots, on ne sait pourquoi, semblent indiquer des directions. On s’imaginerait alors, en les suivant, sortir du vide ; ce serait une erreur, mais le vide est insoutenable.

Philippe Jaccottet, L’Obscurité

Comment se fait-il que je n’aie pas cherché une autre issue ? Parce que je pensais les avoir toutes explorées ? Non. Mais parce que chercher ou ne pas chercher s’équivalait, à mes yeux, depuis que j’avais compris, ou plutôt éprouvé le pouvoir du temps. Tout s’aiguisait, en un sens ; mais tout s’émoussait aussi, parce que de toutes façons, celui qui gagnait, c’était le temps. Chaque question que j’aurais recommencé de poser raccourcirait un peu le délai qui me restait. Le temps gagnait comme le feu dans l’herbe. Cela m’a terrassé.

Philippe Jaccottet, L’Obscurité

Même l’amour, même les sourires ne m’ont pas gardé. Sans doute autais-je pu reprendre la lutte, recommencer à chercher, dans un autre sens éventuellement, défier le vide ; j’aurais dû le faire, pensez-vous. C’est que vous n’avez pas vécu encore ce moment ; vous avancez encore les yeux fermés, et même ce que je vous dis maintenant ne peut vous les ouvrir. Les expériences profondes ne sont pas entièrement communicables : l’essentiel reste inaccessible. Il y a une nuit dont on ne peut parler, mais dans laquelle il faut entrer pour s’apercevoir qu’elle est sans fond, sans fin.

Philippe Jaccottet, L’Obscurité

C’est la terreur du vide qui nous mène tous, et c’est pourquoi il faut se méfier beaucoup des théories qui tendent soit à nier, soit à cacher, soit à franchir le vide : nous sommes trop intéressés à leur succès. Nous combinerions n’importe quoi, vous le savez mais vous ne voulez pas le savoir, nous recourrions aux plus invraisemblables subterfuges (et même les plus honnêtes, les plus hardis d’entre nous) pour éliminer ce vide, d’une façon ou d’une autre. Car le penser n’est pas possible, le vivre non plus : j’en deviens la preuve.

– Philippe Jaccottet, L’Obscurité