Méduse et Cassandre
Cadeau pour @epicene-street-light qui m’a beaucoup inspirée pour écrire tout ça ! Une première partie d’une mini pièce de théâtre en un acte, Racine stylez
*
(La scène est dans un palais grec en ruine. Il fait nuit. La campagne de Mycènes se distingue au loin, sombre, par un balcon. Méduse tourne le dos au public et regarde fixement un mur. Cassandre dort sur un lit, mais ne cesse de se retourner en gémissant. Une voix d’homme retentit au loin, puis se met à crier. Aucune réaction des deux femmes. Oreste entre sur scène en manquant de trébucher, à court de souffle.)
Scène 1.
ORESTE
Ah ! Trouverais-je ici, enfin, un sûr abri ?
Je tremble, je suis terrifié par ces Furies !
Le souffle maternel, à la vie dérobé
Ne paie-t-il pas celui du père assassiné ?
Mais non, au fond de moi, la vérité, je la sais.
Dieux ! Pourquoi aux mortels ne pardonner jamais ?
Et toi, cher Pylade, en cet instant absent,
Tu me laisses seul payer mon crime de sang !
Est-il sort pire que le mien ?
(Il aperçoit Méduse, et soudain, Cassandre crie dans son sommeil. Il recule d’un pas.)
Je le crois bien.
La voix que j’entends là, c’est celle de Cassandre
La captive que ma mère a voulu pourfendre.
Ainsi donc, elle a su échapper au trépas,
Et sans doute le Destin s’en amusera.
Victime de ma mère, je la laisserai vivre ;
Mais la maudite Gorgone, pourquoi la suivre ?
(Il refait un pas, toujours sans provoquer de réaction.)
Mais qu’ont-elles ?
(Il allume une torche et voit le visage tordu de Cassandre ainsi que Méduse voûtée.)
Les Dieux punissent aussi les femmes.
Je vois. J’étais bien sot. Elles aussi ont une âme.
Après tout, ma propre sœur, cette pauvre Electre,
A bien souffert du cœur de fer de Clytemnestre.
Damnées comme moi, elles vont par les malheurs.
Je suis un meurtrier ; je ne suis pas sans cœur.
Je vois dans ces ruines des marques d’affection
Qui doivent faire fuir la mémoire d’Ilion,
Et celle, terrible, du fils de Zeus Persée,
Deux souvenirs qui font de bûchers leurs pensées.
Ah ! Mon cher Pylade ! Comme je les envie !
Dans leur fuite éperdue, encore un peu de vie !
Mais les Erinyes ne sont point loin ; je les sens.
Pylade ! J’espère te voir au firmament !
(Des cris inhumains retentissent au loin. Oreste sursaute, et s’enfuit. Le silence revient dans le palais, seulement interrompu par les gémissements de Cassandre, et, peut-être, par les sanglots irréguliers de Méduse. Quand la lumière du jour pénètre par le balcon, Cassandre s’éveille et s’assoit difficilement dans le lit.)
Scène 2.
CASSANDRE
J’ai cru rêver. Ici présent était Oreste,
Cet enfant de mon ravisseur à la main leste,
Et cela alors que, dans mon sommeil troublé,
J’ai été empalée par la réalité.
Méduse !
(Elle se lève en tremblant et voit Méduse prostrée. Elle s’immobilise.)
Elle n’est point là, je ne l’atteindrai pas.
Dans un tel état, elle n’entendra pas ma voix.
(Elle se rassoit.)
J’ai vu cette nuit le passé et l’avenir,
Et dans la vision des flammes j’ai cru mourir ;
Méduse encore a dû revivre son passé,
Et pour cela elle a fini pétrifiée.
Ah ! Quelle ironie que nos dons soient des poisons !
Ah ! Comme le malheur nous ronge au plus profond !
(Méduse réagit aux exclamations de Cassandre, et se retourne, hébétée.)
MEDUSE
Ô ma tendre Cassandre, comme je m’en veux,
De toujours te laisser voir mourir tes aïeux.
CASSANDRE
Et moi, comme je m’en veux, chère Méduse,
De laisser Persée te reprendre par ses ruses.
MEDUSE
Malheur ! Combien de temps cela a-t-il duré,
cette fois ?
CASSANDRE
Une nuit entière à nous brûler.
MEDUSE
Quoi !
CASSANDRE
N’est-ce pas ? L’éternité eût été plus fugace.
Mais du moins, Méduse, dans nos errances lasses,
Nous sommes-nous trouvées, épuisées et hagardes,
Sans nos terribles yeux, qui de leur éclat lardent
De blessures l’univers, sans que nous le voulions :
C’est des Dieux la terrible punition.
MEDUSE
Oui, toi qui plus jamais le présent ne peux voir,
Tu peux me regarder comme dans un miroir.
Nos pouvoirs s’annulent, le temps s’arrête, tout s’apaise,
Et dans tes bras je peux mourir tout à mon aise.
Mais pourquoi pleures-tu ?
CASSANDRE
Ce temps est révolu.
Jusqu’ici, nous pouvions souffrir tout en fuyant,
Mais cette nuit, j’ai vu notre destin sanglant.
Comme Troie a chuté, nous deux, nous chuterons.
Les Dieux et les Héros, tu vois par ce balcon,
Viennent nous chercher, corriger le Destin.
Anomalies nous sommes, il faut y mettre fin.
Persée, Poséidon, Athéna, Apollon,
Ainsi que tous les grands combattants d’Ilion,
Ils approchent, ils accourent, ah ! Nous allons périr !
Il n’y a rien que nous puissions faire pour fuir !
(Elle pleure tant qu’elle ne parvient plus à parler. Méduse l’enserre de ses bras sans rien dire. Par le balcon, on distingue les Dieux arriver des cieux et les Héros de la route.)