girafeduvexin:
Quand je pense que j’ai fait du grec en prĂ©pa, et que j’ai eu genre 4 au concours de l’ENS.
OH OH OK (oui pour ceux qui savent pas ce blog est la double face de @graindedune et vu quâon a invoquĂ© mon nom dans les commentaires je me dois de rĂ©pondre)
Alors, alors, je sais bien que le post dâorigine est simplement un petit souvenir mi-amusĂ© mi-traumatisĂ© (avec un soupçon de âje mâen carre pas malâ) du concours ENS (jâsuis passĂ©e par lĂ aussi, mais pour dâautres matiĂšres, je sais ce que câest ahaha), mais jâaimerais en profiter pour faire un petit billet positif sur les langues anciennes, pour changer. Je pense aux gens qui sont peut-ĂȘtre en train de galĂ©rer pour leur bac de latin ou de grec, de galĂ©rer en prĂ©pa ou Ă la fac en lettres modernes, classiques, ou en histoire.
Sâil fallait lister les diffĂ©rentes rĂ©actions possibles face aux langues anciennes, ce serait :
–Â âaaaaah mon Dieu je comprends rien, je suis trop nul.le, aaaaah jâai peur, je vais pleurerâ
– âaaaaaaah pourquoi on nous enseigne ça alors que plus personne ne sây intĂ©resse ou quâon nâa plus rien Ă voir avec ces gens?â
–Â âaaaah je voulais pas en faire mais maintenant je suis lĂ et jâai pas le choix il faut que jâassure un minimum pour avoir mon bac/le concoursâ
– â⊠SĂ©rieusement, jâen fais mais osef.â (si vous ĂȘtes dans ce cas, câest votre droit le plus strict, surtout si vous vous consacrez Ă autre chose)
Bref. Quel que soit votre Ă©tat dâesprit, vous vous tapez des pages de tableaux de conjugaisons et de rĂšgles de grammaire, et de temps en temps, on vous balance un pavĂ© dâune quinzaine de lignes Ă traduire dans une langue quâon parlait il y a deux mille ans, et ouais, Ă premiĂšre vue, yâa mieux comme rencard quâun face Ă face avec votre dictionnaire. Surtout quand ça ne paie pas. Ouais (encore), ça fait mal dâavoir rĂ©visĂ© pendant des jours et de se taper un 6/20 en version. (Câest du vĂ©cu.) Ouais, ça fait mal de voir dâautres gens gratter un 18 apparemment sans effort. Ouais, ça donne pas envie dâaimer ces matiĂšres. Ouais, on a lâimpression de ne jamais progresser.
Mais vous savez quoi ? Si, vous pouvez progresser. Câest du vĂ©cu aussi, alors je vous assure, et je sais que câest pas facile, JE SAIS, mais câest possible dâaller en cours de latin ou de grec avec empressement.
Je vous fais trĂšs vite fait un topo de ma propre situation (parce que jâen parle assez comme ça) pour vous donner une idĂ©e. Latin depuis la 5Ăšme. Grec en seconde, je change de lycĂ©e ensuite, jâarrĂȘte. 18 au bac de latin. PrĂ©pa. Jâessaie de reprendre le grec en hypokhĂągne, Ă©chec total, trop lourd, manque de temps, et le latin me le bouffe, ce temps, surtout quâĂ cette Ă©poque je suis dâune nullitĂ© absolue dans cette langue (non, le bac nâassure pas que vous ĂȘtes un gĂ©nie du latin ou du grec). Du coup jâarrĂȘte le grec, je garde le latin. Mais je finis par progresser. A mort. Je demande une rĂ©orientation (jâĂ©tais une spĂ© lettres modernes) en lettres classiques Ă la fin de la khĂągne. LâannĂ©e derniĂšre, je majore ma promo. Cette annĂ©e je vivote Ă cause de problĂšmes persos, mais on nâest pas lĂ pour causer de ça.
Mékeskicépassé?
Alors, je vais vous donner ma clĂ©, et je prĂ©cise bien que câest la mienne, parce quâon est tous diffĂ©rents.
Jâapprenais mes tableaux, mon vocabulaire, ma grammaire, je suivais les corrections Ă fond, mais une fois devant un texte, je bloquais toujours. MĂȘme en suivant la mĂ©thodo (qui te force Ă faire le tri dans le texte), mes yeux ne savaient pas oĂč aller. En thĂ©orie je savais que telle prĂ©position se construisait avec un subjonctif. En pratique, il y avait juste cette impression viscĂ©rale quâil y avait trop de mots partout aaaah au secours
Et puis un jour, rĂ©vĂ©lation : le latin/grec est une langue, mĂȘme morte, et une langue câest par dĂ©finition un moyen de communication. Câest fait pour ĂȘtre compris. VoilĂ , câest tout. Le latin ou le grec ne sont pas vos ennemis. A force de se taper des mauvaises notes (ou de simplement ne pas aimer Ă©tudier ces langues) on peut croire le contraire, mais non non, ce ne sont pas vos ennemis. Vous ne comprenez pas ces cinq lignes, lĂ ? Dâaccord. Câest pas la fin du monde. Le sens est cachĂ©, il nâest pas inaccessible. Câest diffĂ©rent. Nâabandonnez pas parce que vous avez lâimpression que le texte est fermĂ©. Câest tout le contraire. Ăa reste un texte, câest juste un texte, donc un propos qui fait sens, et qui ne demande quâĂ ĂȘtre lu. Si vous ne comprenez pas, câest simplement quâil vous manque une clĂ©. Si vous finissez par la trouver, tant mieux ; si vous ne lâavez pas lĂ , tant pis. Pour la prochaine fois, vous le saurez.
Avec cette vision des choses, apprendre la grammaire et tout le reste nâest plus quelque chose de mĂ©canique : câest ce qui apporte les clĂ©s. Apprendre Ă construire aussi. A repĂ©rer les verbes, les cas, les constructions. Ce nâest plus une activitĂ© contraignante, câest un vrai jeu pour savoir ce qui se cache derriĂšre.
Au dĂ©but vous allez tĂątonner, câest normal. Vos premiĂšres traductions ârĂ©ussiesâ seront trĂšs laides, trĂšs mĂ©caniques, câest comme ça. Mais câest en passant par lĂ que peu Ă peu on remarque les petits dĂ©tails de la langue. Petit Ă petit, vous prenez goĂ»t aux vers dâun auteur, au style dâun autre. Et puis vient lâaccĂšs total (ou presque) au sens du texte. Vous apprĂ©ciez un monde dont vous avez enfin rĂ©ussi Ă ouvrir la porte. Vous dĂ©couvrez les images sanglantes sublimes de lâĂ©popĂ©e, lâaffection dâun auteur pour son enfant, la misogynie antique, lâart oratoire, la folie tragique. Vous dĂ©couvrez des auteurs chiants aussi. En bref, vous accĂ©dez Ă un monde trĂšs diffĂ©rent mais trĂšs semblable au nĂŽtre. Personnellement, plus je comprenais le sens dâun texte, plus jâavais envie dâamĂ©liorer ma langue pour pouvoir encore plus comprendre.
HonnĂȘtement ? Le latin mâa sauvĂ© la vie. En khĂągne, je coulais parce que jâavais pris conscience que rien de ce quâon faisait ne mâintĂ©ressait et quâen plus je croulais sous le travail. DĂšs que jâai commencĂ© Ă savoir dĂ©crypter le latin, mon esprit sâest mis en ordre tout seul. Toute ma vie en a Ă©tĂ© amĂ©liorĂ©e, et ce nâest pas une exagĂ©ration.
Je suis arrivĂ©e Ă la fac avec des connaissances trĂšs sommaires en grec. Je me suis plantĂ©e au premier devoir quâon devait faire (en mĂȘme temps, un thĂšme en guise de premier devoir, lmao). Mais ma prof (câest important aussi dâavoir des profs excellents ahaha) a tellement bien expliquĂ© les structures Ă la correction que ça y Ă©tait, la machine Ă©tait lancĂ©e, jâai immĂ©diatement effleurĂ© (ouais parce que dire quâon lâa acquis câest autre chose) le mode de pensĂ©e grec, jâai compris comment se construisaient les phrases, bref, jâai trouvĂ© la clĂ©. Je nâai jamais eu moins de 16/20 pendant le reste de lâannĂ©e.
En rĂ©sumĂ© : quand vous comprenez, vous pouvez non seulement traduire, mais dĂ©couvrir, juger, apprĂ©cier et critiquer. Quand on sâarrĂȘte Ă la traduction bĂȘte, oui, le latin et le grec, câest trĂšs trĂšs ennuyeux, et malheureusement câest ce quâon nous demande souvent de faire : ĂȘtre efficace, point, ne pas aller plus loin, de toute façon, le temps manque. Je vous demande pas de dĂ©velopper une passion obscure pour Tacite ou Thucydide (surtout, si, imaginons que vous ĂȘtes en prĂ©pa, votre truc Ă vous câest Roland Barthes ou la phĂ©nomĂ©nologie), mais, juste, le temps de votre exercice de traduction, dâessayer de ne faire quâun avec le texte.
En riant sur certains passages dâun auteur ou en rageant dessus, câest beaucoup plus facile (et rapide) de progresser.