Retrouvez l’interview de notre membre et cofondatrice Ketsia Mutombo, par Alice Coffin :
-D’habitude quelle est votre relation aux médias ?
-Au départ nous n’avions rien contre une couverture médiatique, car nous ne l’avions pas anticipée. Finalement, les médias sont une présence constante. Avec la presse écrite cela s’est bien passé. Des premiers articles ont été l’occasion de préciser que la plupart de nos membres étaient des afro-descendantes, que notre féminisme accordait une place très large aux origines des femmes. Avec les médias télé cela a été plus compliqué.C’est-à-dire ?On a fait plusieurs interviews, avec BFM TV et France 2 par exemple. Notre propos est inaudible. Même si un échange passe avec les journalistes comme c’était le cas avec BFM, le cœur de notre message est coupé au montage. Concrètement, sur le cyberharcèlement, ils cherchent du pathos, avec une approche très voyeuriste autour du revenge porn notamment. Alors qu’on souhaite pointer la violence systémique et ses mécanismes autour du cyberharcèlement de jeunes filles souvent pas blanches, souvent grandissant et vivant en banlieue, n’ayant aucun accès au droit. Le caractère sexiste de cette violence, le fait que des populations marginalisées en soient la cible, comme cela peut être le cas pour les femmes trans, ou les personnes , cela ne rentre pas dans la narration médiatique.L’appétence pour le sensationnel des journalistes est dénoncé au-delà des mouvements féministes.-Est-ce qu’il y a une spécificité concernant le traitement journalistique des luttes féministes des femmes racisées ?
-Oui, pour plusieurs raisons. D’abord la presse est un espace blanc qui obéit à la tradition républicaine française d’un standard d’humanité : l’homme blanc cis hétéro. La presse est un corps imprégné de cet idéal républicain d’assimilationoù l’expression personnelle la plus louable est celle de l’homme blanc. Il y a très peu de personnes concernées par la justice sociale dans les rédactions, très peu de personnes racisées, très peu de femmes en même temps racisées, et de personnes lgbt queer racisées.-Quelle conséquence est-ce que cela sur la façon dont les journalistes abordent les problématiques pointées par vos combats ?
-Il y a une appréhension des sujets, un choix de vocabulaire, qui dénote un entre soi de personnes blanches. Cela signifie que toute interview est éprouvante car on doit presque tout le temps prendre sur nous, réexpliquer les choses, tout en distillant une approche critique de la blanchité à une personne qui ignore y être affiliée. S’ajoute à cela que notre savoir est un savoir d’expérience. Il n’a pas été énormément articulé par des universitaires, des académiciens et quand ça l’a été, ces travaux ont été invisibilisés. Quand nous leur parlons de misogynoire, d’hyper sexualisation des femmes racisées, bien-sûr nous avons des références universitaires mais surtout nous nous appuyons sur nos vécus. Il faudrait donc réussir à faire passer ces savoirs hyper subtils, reposant sur ce vécu, à l’entre soi très blanc de la presse. C’est difficile.
-Si je comprends bien, non seulement il n’y a quasi aucun.e journaliste dans les rédactions françaises susceptible d’avoir vécu, de vivre, vos luttes quotidiennes. Mais en plus, il n’existe pas encore vraiment d’ouvrages que vous pourriez leur donner, en disant lis et instruis-toi. Mais, de la part des journalistes, constatez-vous un effort pour se déplacer, essayer d’entendre ?
-Alors, on a remarqué que les journalistes sont convaincus d’être un corps en dehors de la société. Ils sont là pour la décrire mais ne subiraient pas du tout son influence. Le journaliste est cette essence platonicienne qui n’a grandi dans aucun environnement, subi aucun déterminisme. Moi qui ne suis pas une femme transidentitaire par exemple, je sais que je ne pourrais pas parler de certaines discriminations. Mais chez les journalistes, c’est le contraire. Il n’y aurait qu’eux pour pouvoir en parler avec un regard objectif, neutre, supérieur et froid.